C'était comme une envie de glace à deux parfums, genre pain d'épice et vodka frappée : réunir la basse profonde et le rossignol de la Capella de Saint-Petersbourg.
Un choeur aussi vaste que les voûtes de Notre-Dame-de-Kazan. À l'inverse de tous les choeurs, ses voix graves sont devant, en première ligne. Question d'acoustique. Les voix légères montent sur un tapis d'ultrabasses, moelleuses comme une chapka de pope, mais aussi solides que la défense de Leningrad.
Une sourde palpitation venue de nulle part. Une sensation sombre, tellurique, d'autant plus inattendue qu'elle vient après un Kalinka des plus familiers : Vladimir Miller prend un solo. Sa voix descend plus bas que le sol, jusqu'aux bassins houillers du Donbass, aussi bien.
« Autrefois, le tsar nous faisait rechercher dans toute la Russie, tant les basso profundo sont rares ! s'amuse Vladimir. Le même qui, il y a quelques minutes, faisait trembler les murs. Aujourd'hui, on nous auditionne au Conservatoire. Mais une basse profonde réussit toujours l'examen. » Tant elles sont indispensables à l'assise du choeur russe.
On le sent qu'elle vient de loin, cette voix sombre et puissante. « Mon père était un Allemand de la Volga, il a comme toute cette communauté été déporté au Kazakhstan. Il a rencontré ma mère en Sibérie. »
Ekaterina Zavadskaïa, elle, est issue d'une vieille famille de Saint-Petersbourg. Formation religieuse, où cette voix simplement divine se forme au chant orthodoxe, avant d'intégrer le Conservatoire de cette ville. « J'ai toujours chanté. Petite, j'étais soliste dans le choeur d'enfants de la télévision. »
Mais cette culture vocale, jusqu'où va-t-elle, et qui en profite vraiment ? « Dans les grandes villes les salles sont pleines. Même dans la Russie profonde, où la musique semble éteinte, il suffit d'un concert pour réveiller les admirations et le besoin d'en écouter. Le paradoxe est que la période stalinienne n'a pas tué créativité : tous nos génies musicaux sont de cette époque. »
Et maintenant les enfants
Vladimir et Ekaterina ne font pas de manière pour nous offrir un petit duo. La basse profonde a choisi une mélodie de son enfance, « 12 brigands ».
Vladimir est doublement heureux : c'est la première fois qu'il fait un duo avec Ekaterina. Et son deuxième fils vient de muer.
Comme son aîné, il sera une basse profonde. L'avenir des deux fils Miller est assuré.