Extrait du long-métrage d'Éric Rohmer, partie du cycle des « Contes des quatre saisons », avec Charlotte Véry (Félicie) & Hervé Furic (Loïc).
À la sortie d'une représentation de The Winter's Tale de Shakespeare, Félicie expose spontanément, propos de son amour pour Charles, l'argument dit du « pari » de Pascal et la théorie de la réminiscence de Platon.
J'indique ici quelques éléments d'analyse du philosophe Pascal Couté à propos de cette célèbre scène de la discussion en voiture :
« [L]e grand pari de Félicie, c’est le pari pour Charles qui reprend la structure du pari pascalien, comme le souligne Loïc lors de la discussion dans la voiture. Les chances qu’a Félicie de retrouver Charles sont minimes, puisqu’il n’a pas son adresse, qu’elle ignore où il se trouve, qu’il est peut-être marié ou qu’il ne l’aime plus. Néanmoins, c’est lui qu’elle « aime d’amour », qu’elle aime « à la folie », et c’est lui le père d’Elise. Peu importe la faible chance de retrouver Charles, c’est pour lui que Félicie doit parier (comme Vidal parie pour Marx dans Ma nuit chez Maud). Parier pour Charles, c’est un minimum de chances, mais un maximum de gain. Si Félicie perd ce pari — c’est-à-dire si elle ne revoit jamais Charles — elle ne perd pas grand-chose finalement, compte tenu du fait qu’elle a peu de chances de gagner. Par contre, si elle gagne, elle ne perd rien — puisqu’elle n’aime ni Maxence, ni Loïc — mais elle gagne tout, puisque son amour pour Charles est ce qui donne sens à sa vie. Pour reprendre la formule de Pascal, elle gagne tout et ne perd rien. D’évidence, c’est ce pari qu’elle doit faire.
Toutefois, nous l’avons indiqué plus haut, ce n’est pas seulement le pari de Pascal que Rohmer donne à entendre dans les propos de Félicie, mais encore, Platon et la théorie de la réminiscence. À entendre parler Félicie, on a presque l’impression de lire le passage du Ménon où Platon expose sa théorie. Socrate y explique que, l’âme étant immortelle et se réincarnant régulièrement au fil de ses différentes vies, elle en vient à avoir tout appris. Si bien que tout le savoir est dans l’âme, quoiqu’oublié, enfoui au fond de celle-ci. Connaître n’est alors rien d’autre que se ressouvenir : faire revenir à la conscience le savoir qui était dans l’âme, plongé dans l’oubli. Si Félicie n’est pas lectrice des philosophes, il en va tout autrement de Rohmer qui fait dire à son personnage Platon après Pascal et là encore, transpose les textes philosophiques dans l’intrigue qu’il développe. Ainsi Félicie, sans le savoir, connecte la théorie de la réminiscence et l’affirmation platonicienne de l’immortalité de l’âme à son amour pour Charles. D’où vient la certitude qu’a Félicie d’aimer Charles « à la folie » ? Selon elle, c’est parce que quand elle l’a rencontré, elle a eu l’impression de quelque chose de déjà connu : pour Félicie, ils se sont déjà connus dans une vie antérieure. De même que pour Platon le savoir est toujours déjà dans l’âme, de même pour Félicie l’amour est toujours déjà dans le cœur. Pour Platon, c’est la réminiscence qui prouve l’immortalité de l’âme, pour Félicie c’est l’amour et l’éternité de celui-ci. Il y a un ressouvenir de l’amour comme il y a un ressouvenir du savoir. »
– Pour l'article de Pascal Couté : https://journals.openedition.org/recherche...
– Pour le texte original du pari : https://www.le-livre-cle.fr/fr/bibliothequ...
– Transcription d'une partie du dialogue :
« Je ne pensais pas que ça te bouleverserait comme ça.
— J’ai des réactions de petites filles. Quand j’ai vu la statue bouger, je te jure, j’ai failli crier.
— C’est moi qui ai failli crier, tu serrais ma main tellement fort.
— Ouais mais je me rendais pas compte.
— Pourtant c’est invraisemblable.
— Je n’aime pas ce qui est vraisemblable.
— Il y a une chose, plutôt une ambiguïté qui me gêne. On sait pas si la statue s’anime par magie ou si la reine n’a jamais été morte.
— Tu n’as rien compris. C’est la foi qui la fait revivre. Je suis beaucoup plus religieuse que toi. »